#7 – En saignement supérieur

En saignement supérieur

Créer un cluster sur le plateau de Saclay, pour booster la croissance, a été un des axes de la stratégie de M. Sarkozy en 2008, alors président. Un cluster est un regroupement d’établissements d’enseignement supérieur, de recherche et de grandes entreprises. Celui-là compte 27 établissements et des grandes entreprises comme EDF, Danone, Thalès, Total, Air Liquide, etc. On parle de regrouper ici 60 000 étudiants et 11 000 chercheurs et 20 % de la recherche française. Très vite, la communauté scientifique émet des réserves sur l’impact escompté arguant qu’au XXIe siècle « la proximité ne dépend pas de la distance » mais de la volonté des différents acteurs à coopérer. Or, c’est là que le bât blesse. Le 3 mai 2017, la Cour des Comptes dit du projet qu’il est « au point mort » précisément parce que les acteurs, dix ans plus tard, ne parviennent toujours pas à s’accorder, alors même que l’État a déjà investi 5,3 Md € et que vu d’ici, ça bétonne sec. L’école Polytechnique, suivie par plusieurs autres grandes écoles, semble vouloir faire cavalier seul tandis que l’Université Paris-Sud a, elle, ardemment travaillé à la mise en œuvre des réformes nécessaires pour intégrer la nouvelle entité : l’Université Paris-Saclay.

Le 25 octobre 2017, M. Macron, en visite sur le plateau, affirme sa confiance dans le projet et annonce fermement sa vision : deux pôles seront créés. Le premier, l’Université Paris-Saclay, englobera les trois universités (Paris-Sud, Versailles Saint-Quentin, Évry), Centrale Supélec, L’ENS Paris-Saclay et l’Institut d’Optique Graduate School. L’autre, baptisé New uni, regroupera les grandes écoles d’ingénieurs dont l’X. Cette annonce remet en cause le projet initial, suscite inquiétudes et questionnements. Les deux pôles disposeront-ils des mêmes moyens financiers ? Ne se retrouveront-ils pas en concurrence ? La volonté de créer deux entités fait craindre l’émergence d’une université d’excellence* d’une part, et d’une université au rabais d’autre part. L’une délivrerait essentiellement des diplômes bac+5 (masters et doctorats) et à l’autre on reléguerait le cycle licence moins prestigieux. Cela dans le contexte des récentes lois qui prévoient une mise en concurrence des universités pour créer des pôles d’excellence qui rivaliseraient avec le Massachussetts Institute of Technology (MIT), Cambridge et alii.

Au-delà du prestige à l’international, la politique de financement des établissements d’enseignement supérieur est un enjeu de ce qui se trame. L’obtention de financements conséquents est quasi exclusivement réservée à l’excellence et conditionnée à un système de labellisation. L’Idex (Initiative d’excellence) en est un exemple. Pourtant, l’université Paris-Saclay spécialement conçue pour faire exister la France à l’international peine franchement à l’obtenir. Deux périodes probatoires depuis 2004, n’ont pas été suffisantes. Le 19 mars dernier, le jury d’Idex en préconise une troisième de 30 mois ! La critique majeure du jury porte sur le mode de gouvernance. La mise en place d’une nouvelle gouvernance est en réalité une incitation à la fusion en une seule entité et à la mutualisation(1).

Les établissements postulants sont également encouragés à devenir autonomes, à développer des « partenariats avec des entreprises » mais pas seulement : elles doivent être capables de s’« assurer un Capital générateur de revenus, dans le but de bénéficier de fonds propres, afin que [leurs] ressources financières ne soient pas soumises aux aléas budgétaires de l’État »(2). Un Capital générateur de revenus ? Le message est sidérant mais clair : l’université est une entreprise, elle doit générer ses propres revenus. Comment y parvenir ? En boursicotant ? En augmentant les frais de scolarité ? En privilégiant les formations les plus lucratives : Master, Doctorat, Bachelor, MBA ? Dans les grandes écoles indépendantes ou privées, la fourchette est de 2 000 à 8 500 €, à 12 000 € pour un Bachelor à l’X. En Exécutive MBA, ça peut s’élever à 90 000 € – c’est pas une coquille, c’est véridique QUATRE-VINGT-DIX MILLE euros(3) ! – contre 610 € en cycle ingénieur, 391 € en Doctorat, 184 € en Licence(4).

Il est évident que le pôle emmené par Polytechnique est le mieux adapté à ces critères. C’est aussi déjà le mieux loti. Ces établissements se tailleront immanquablement une grosse part des financements soumis à label, « appel à projet » ou cahier des charges. Peut-on en dire autant de l’Université Paris-Saclay ? Par ailleurs, les réformes sur la gouvernance permettent à chaque université de fixer ses critères de sélection à l’entrée, de proposer ses propres formations. De plus, le classement des établissements laisserait penser que les enseignements ne seraient pas de qualité égale. Tous ces ingrédients nous concoctent une université à deux vitesses. La fac’ d’Orsay pour le populo, éjecté rapidos après la Licence, l’IUT, le BTS pour faire de la place dans les formations plus prestigieuses aux élèves en arrivance des prépas ou de l’étranger. Un pas est franchi, dans notre banlieue, sous nos yeux, dans l’organisation des inégalités sociales et le plébiscite institutionnalisé de l’élitisme. Ça devrait nous inquiéter. On vit quand même dans le pays où les frais de scolarité pour les études supérieures sont encore les moins élevés du monde. Mais pour combien de temps encore ?

S.B.

* Excellence : Nom commun.
1. Plus haut degré de qualité dans un domaine donné.
2. [paradoxalement] Titre accordé au nec plus ultra de la médiocrité en souliers vernis.

(1) https://www.solidaires-etudiant.org/blog/2018/01/22/grandes-universites-de-recherche-la-concretisation-dun-systeme-a-plusieurs-vitesses/
(2) Association des doctorants de la Sorbonne : https://doctoratp4.hypotheses.org/278
(3) https://mba.ooreka.fr/comprendre/prix-mba
(4) https://www.campusfrance.org