#11 – Du Ferry au CRI : histoire d’une lutte locale

Du Ferry au CRI
En plein centre-ville de Palaiseau, après la fermeture de l’école primaire Jules Ferry, située boulevard de Stalingrad, les luttes se sont enchaînées. D’abord pour la sauvegarde d’un lieu de vie culturel, puis d’un quartier historique local. Retour sur une décennie de lutte palaisienne.

Oui oui, on sait, on vous en a déjà beaucoup parlé du Ferry & co. Mais là, Lasteyrie s’est employé à en finir pour de bon, avec ce bout d’histoire locale. Alors va pour un dernier p’tit flashback, ok ? Allez !

L’école est finie, la fête commence

Pour les plus djeun’s d’entre nous, jusqu’en 2007, Le Ferry était une école. En 2011, François Lamy, le maire PS de l’époque, décide d’y installer certaines activités du conservatoire, l’accueil jeune… et surtout d’y créer un lieu de vie culturel. Sa décision d’ouverture de ce lieu est dans la droite ligne de ce que fait le PS à l’époque : de la frichouille culturelle, street-art et compagnie. Mike, à l’époque médiateur socio-culturel, raconte : « Lamy a pris pour exemple la Gare Saint-Sauveur, une friche culturelle sur Lille. C’était ça qu’il voulait pour Le Ferry… Il le disait lui-même : je veux un lieu où ma fille fumera sa première clope, fera sa première soirée… Il voulait un lieu cool pour les jeunes, mais encadré pour éviter des soirées sauvages qui pouvaient déborder ». Il y a d’abord eu quelques résidences d’artistes. Puis, le directeur fait un appel à résidence au tissu associatif palaisien. « Ce sont surtout ces assos qui ont fait vivre le lieu. Nous, les trois employés, on ne pouvait pas tout faire. Le deal c’était : utilisez l’espace, mais en contrepartie, faites vivre le lieu ». Associations et collectifs d’artistes en manque d’espaces d’expression y trouvent un point de chute. Comme l’atelier de sérigraphie Shlag Lab ou l’association OMP qui y organise des concerts et un chantier participatif estival où sont réalisées des constructions en palettes pour son festival Aoutside. Le mélange des profils des résident·e·s du lieu a permis à une flopée de gamin⋅e⋅s de s’autonomiser, de partager des savoir-faire artistiques ou artisanaux avec des personnes plus expérimentées.

Très vite, Le Ferry devient le lieu de rendez-vous de la jeunesse palaisienne, mais pas seulement. « En plus des soirées et concerts plébiscités par les jeunes, on organisait des brocantes avec les voisin⋅e⋅s, des concours de cuisine, du cinéma en plein air, des expos… bref, une programmation qui permettait de brasser les publics, qui faisait que les gens se rencontraient. C’était une vraie mission de service public en fait ». Progressivement, se tissent des liens, se crée une vie de quartier avec ses échanges intergénérationnels, dans le respect d’un lieu, partagé par tous et toutes, qui rayonne dans la ville.

Grégoire arrive : la fête est finie

Et Grégoire de Lasteyrie est arrivé. Élu en 2014, il enchaîne les coups foireux. Coupe budgétaire et dans les effectifs, annulation d’événements puis fermeture au public au prétexte d’insalubrité suite au passage d’une commission de sécurité. Pourtant, l’Accueil Jeune et le Conservatoire, qui partagent les locaux, poursuivent leurs activités. « Tout en prétendant que le lieu ne fermerait pas, à coup de #leferrycestpasfini sur Twitter©, la ligne de la mairie était de diffuser l’idée que c’était un lieu pour jeunes dépravé⋅e⋅s » nous dit Sandra, porte-parole du Collectif des Usagers du Ferry. Suite à une pétition contre la fermeture du lieu qui a recueilli plus de 1 500 signatures, le maire commence à engager des concertations avec le Collectif. Sandra se souvient : « Au départ, Grégoire de Lasteyrie a essayé de nous amadouer en nous faisant miroiter un lendemain pour le lieu ». D’autres épisodes violents se succèdent à commencer par la destruction du mobilier de la cour, le maire prétendant l’avoir stocké aux services techniques. Une tranchée est creusée au milieu de la cour. Son utilité n’a jamais été prouvée, mais l’espace a été peu praticable pour les usagers pendant plusieurs mois. En octobre 2015, plus de 300 personnes manifestent dans les rues de Palaiseau contre la fermeture du lieu. Acculé, le maire mandate alors la directrice des affaires culturelles pour « élaborer un projet de lieu de vie » nous explique la porte-parole, « en réalité, c’était pour temporiser, quatre mois de travail pour rien, notre projet citoyen n’a rencontré que le mépris du maire, il avait déjà d’autres projets en tête ».

En juillet 2016, le lieu est évacué à coup d’expulsions musclées sous bonne escorte de la Police Municipale. Quelques coups de pinceaux plus tard, « La Fabrique Culturelle » est inaugurée. Coquille vide en guise de pirouette de Grégoire de Lasteyrie, cette galerie d’art branchée n’a jamais trouvé son public.

Le CRI qui sonne le glas

En 2018, la mairie entre dans le dur et annonce que le nouveau conservatoire s’installera sur le site du Ferry(1). L’actuel conservatoire accueille 930 élèves sur 940 m2. Le futur devrait en accueillir 1 000 sur une surface utile de 2 400 m2 et seulement 14 places de parking pour les profs. Les riverain⋅e⋅s sont vent debout contre ce projet. Au printemps 2019, iels créent une association pour donner voix à leur contestation : Les Amis de la Bourbillère, du nom de ce quartier historique de Palaiseau(2). « On a essayé de se mobiliser en faisant une pétition, des tracts, tout ce qui était possible. Mais on a rencontré un mur face à la mairie » déplore Alix, une habitante du quartier et membre de l’association. « Ce projet est incohérent et a été fait sans nous, les riverain⋅e⋅s. Lors d’une réunion, l’un des architectes nous avoue même qu’il a travaillé tout le projet depuis Google Maps ! » Et ça se voit. Le projet ne prend pas en compte les spécificités de ce vieux quartier de Palaiseau. Les maisons construites à même le sol, sans fondations, vont être fragilisées par les travaux. Les habitant·e·s craignent aussi des inondations après la destruction du talus et des arbres qui absorbaient le surplus d’eau. En effet, le quartier est situé sur une nappe d’eau alimentée par la Bourbillère, un des petits affluents de l’Yvette.

Les habitant·e·s décident de déposer un recours administratif au tribunal de Versailles pour stopper le projet. À cause du Covid, leur avocat les avertit que le tribunal ne se prononcerait pas avant au moins 6 à 7 mois. « Potentiellement, on pourrait obtenir la fermeture du chantier et la remise en état du site, mais ils font tout pour avancer le plus vite possible, pour empêcher tout retour en arrière. Et là, le tribunal dira que c’est trop onéreux pour remettre le site comme avant. On va certainement être déboutés et il ne se passera strictement rien ». La date de l’ouverture du conservatoire étant prévue pour début 2021, il sera certainement trop tard. Alix conclut : « le pire, c’est qu’aucun⋅e élu⋅e, ni agent⋅e municipal⋅e ne se présente pour discuter avec nous ! Nous sommes des habitant·e·s de Palaiseau ! C’est un véritable mépris pour la population de la part du Maire ».

Et ce n’est pas le précédent élu à l’urbanisme, Dominique Poulain, qui la contredira. Voici son post du 27 mai 2020 : « M. le Maire m’a écarté à deux reprises du groupe de travail chargé d’étudier le projet du Conservatoire à la Communauté Paris-Saclay. Nous avons découvert ce projet, abouti sans concertation : insuffisance de stationnements, suppression d’un espace vert en centre-ville, circulation, etc. Un tel projet, nécessaire pour tous, ne peut se faire au préjudice des riverain⋅e⋅s. J’ai interpellé M. le Maire sur une modification du projet, qui impliquait une indemnisation de l’architecte. Ce conservatoire peut être implanté ailleurs. Même s’il en coûte à la commune, on investit pour 80 années et on pouvait encore corriger. M. le Maire n’a pas reçu mes arguments ». S’il avait pu le dire avant, ça aurait été chouette, nan ? « Quand on est dans la majorité on est solidaire de la majorité. J’étais en charge du pôle écologie environnement, et je défendais d’autres projets ». Ah ouais, pas fou l’ancien élu.

Lutte locale un jour, lutte locale toujours

En parallèle des Amis de la Bourbillère, le Collectif des 13 Tilleuls se forme, et vise à empêcher l’abattage des arbres de la cour. Gwen, une des membres basée à Lozère, nous explique : « Ça a commencé sur Facebook, on était plusieurs à critiquer le projet sur le groupe de la ville « Tu sais que tu viens de Palaiseau quand… ». On était vraiment intéressé par le côté écolo, l’absurdité d’aller flinguer des arbres. On s’est dit qu’il fallait faire quelque chose, et on s’est appuyé sur la lutte des Amis de la Bourbillière qui existait déjà, des ancien⋅e⋅s du Ferry nous ont rejoint aussi. Ça a vite ravivé l’historique de la lutte qu’il y avait eue ».

Début juin, des actions montées par le Collectif sur le site s’enchaînent, alors qu’il est encore accessible : riverain⋅e⋅s, habitant⋅e⋅s de Palaiseau, élu·e·s des différentes oppositions, militant·e·s associatifs. Pour contre-attaquer, la majorité municipale répète à qui veut l’entendre que le mouvement est récupéré par l’opposition. « À coup de commentaires et de publications, ils ont tenté de décrédibiliser le mouvement comme ils pouvaient. Mais c’était n’importe quoi. Les gens de l’opposition étaient là au même titre que les autres, c’est tout ». Les membres du Collectif comprennent rapidement qu’ils n’obtiendront rien du maire et tentent plusieurs formes d’actions, de l’occupation du site à des actions de blocage du chantier.

D’ailleurs, il n’y a pas que les habitant⋅e⋅s du quartier et autres babosses* de Palaiseau qui ragent contre le projet, il y a aussi des gens sérieux : Augustin Barque, Cosmos Prize** 2018, l’équivalent du Prix Nobel de l’écologie, nous avait déclaré que « le projet tel quel, sans consulter les habitant⋅e⋅s, n’était pas admissible ». C’est vrai que détruire un des derniers îlots de fraîcheur du centre-ville, qui absorbe l’équivalent en CO2 de 40 bagnoles par an et stocke 25 tonnes d’eau en permanence, ça peut paraître irresponsable. Surtout que Zopal est de plus en plus en proie aux inondations et à la pollution avec le bétonnage du plateau de Saclay.

Mais rien n’y fait, en juin de cette année, entre deux vagues de confinement, Lasteyrie fait couper les arbres de la cour, au grand dam de toutes celles et ceux qui s’y opposent. L’abattage est violent : dès 4 h du mat’, le quartier est quadrillé par 40 agent⋅e⋅s de police, 20 agent⋅e⋅s de la Brigade Anti-Criminalité et le Commissaire, en personne. À 5 h, le camion des bûcheron⋅ne⋅s arrive sous escorte policière(3). Les voisin·e·s et autres militant·e·s assistent impuissant·e·s, parfois en larmes, à l’abattage des arbres. Pour Gwen, malgré la fin amère, tout n’est pas perdu dans cette lutte, loin de là. « On ne va pas faire oublier au maire son action. Je suis sûre que ça marquera son mandat ».

D’un lieu de vie culturel unique fermé aux 13 majestueux tilleuls abattus en plein centre-ville, la folie immobilière lasteyrienne écrase tout sur son passage. Car le massacre ne s’arrête pas là. On pense au projet immobilier sur la zone naturelle du parc Chabrol, l’opération rue Tronchet. Ou encore aux dingueries urbanistiques qui se passent sur le plateau avec la bénédiction de nos élu⋅e⋅s locaux⋅ales et de l’agglo. Le Ferry c’est fini, et c’est une vraie page de l’histoire palaisienne qui se tourne. Lasteyrie n’en laissera aucune trace, mais les militant·e·s si, et iels se feront une joie de lui rappeler dans les autres luttes à venir.

Sabrina Belbachir et Raphaël Godechot
Illustration : Dop

(1) Dès 2017, nous avions révélé ce projet, voir Le Petit ZPL #4 et #10.
(2) https://palaiseau-en-peril.monsite-orange.fr/, très complet sur le projet du CRI et l’histoire du quartier
(3) L’abattage des arbres s’est fait en pleine violation de la loi de protection des oiseaux (période de nidification) ainsi que de la loi qui interdit les travaux bruyants avant une certaine heure.

* Babosses : Babacool babtou.
** Cosmos Prize : Comme la médaille Fields, c’est vachement mieux qu’une médaille en chococaca

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