#9 – Franchement, c’est graff !

Franchement, c’est graff !

Le 23 février dernier, un véritable coup de tonnerre s’abat sur la mairie de Palaiseau. La veille d’une matinée de grand débat©, la mairie est salie, souillée, dégradée… à coup de graffitis. « RIC », « la lutte c’est classe », « gilet jaune », « justice sociale », sont les messages inscrits sur la façade de notre chère maison du Peuple. La ville est plus traumatisée que jamais. D’ailleurs, au Petit ZPL, on a compris que c’est un peu notre 11 septembre local. Après des mois d’enquête, notre cellule d’investigation a retrouvé le coupable de cet acte honteux. Interview exclusive.

GdT : Vous n’avez pas honte ?

XX : Ah non ! J’ai fait ça avec beaucoup d’amour et de plaisir.

GdT : Même devant tout l’émoi que cela a suscité chez les Palaisiennes et Palaisiens, vous ne vous dites pas « mon Dieu, qu’ai-je fait » ?

XX : Non, ça me fait plaisir que les gens réagissent autant. Par contre, ça me rend triste qu’ils critiquent la forme et non le fond. Je trouve ça malheureux. Le maire, lui, il est dans son rôle, évidemment il ne va pas critiquer le fond. Ça serait un aveu de faiblesse. Les élu⋅e⋅s, ils font comme lui, ça peut se comprendre. Mais les citoyen⋅ne⋅s lambda*, c’est malheureux, c’est dû à leur éducation, à leurs préférences politiques. Mais c’est cool à faire ! J’invite tout le monde à s’y mettre, c’est le pied.

GdT : Ah non ! N’incitez pas à la violence ici s’il vous plaît. Mais enfin, pourquoi avoir réalisé de telles ignominies, de telles abominations ?

XX : Vous voulez dire pourquoi cette forme d’expression ? Pourquoi avoir graffé les murs ? Bah pour que ça saute aux yeux justement. Y’en a qui vont manifester le samedi, les gilets jaunes, d’autres brûlent des voitures. Quand on n’a pas le pouvoir, les moyens d’être écouté, qu’on nous bâche d’un revers de main, il faut passer outre les règles du politiquement correct et cracher ce qu’on pense. Cette forme d’expression, que certains qualifient de « violente », est à l’image du mépris du pouvoir politique actuel.

GdT : Mais d’où viennent vos ordres ? Des gilets jaunes ? De l’extrême gauche ? Daesh ???

XX : Non, c’est une démarche personnelle. Ce n’est pas la première fois que la mairie de Palaiseau est taguée. C’est un peu pour faire vivre une tradition (rire démoniaque). Mais ils sont très forts, ils effacent très vite. Ils ne veulent pas que la contestation se voie, qu’il y ait de traces.

GdT : Comment avez-vous fait pour déjouer le système de surveillance ultra sophistiqué de la ville ? On parle de 34 caméras, à près de 3 000 euros [ndlr, selon J-P Madika, maire adjoint à la sécurité] quand même.

XX : Ben, il n’y a rien de compliqué, il suffit juste de connaître les emplacements des caméras et les éviter. Et surtout il faut se protéger le visage. Parce qu’on me voit peut-être sur les caméras, mais vu que j’avais un bonnet j’étais protégé⋅e, il n’y a écrit ni mon nom ni mon adresse sur ma tête. Ce qu’a mis en place la mairie à ce niveau ne sert à rien, ni pour les tags ni pour d’autres faits de délinquance ou de criminalité. C’est juste de la com’ électorale.

GdT : Quand vous voyez les déclarations d’élu⋅e⋅s, ému⋅e⋅s aux larmes pour certain⋅e⋅s, vous ne vous dites pas : « Diantre, j’ai vraiment vraiment franchi les limites » ?

XX : Non, encore une fois, ce sont des réactions de personnes tout à fait dans leurs rôles. Ils ou elles font partie du système qui les met en place. C’est ce qu’ils⋅elles défendent. C’est normal.

GdT : Mais quand même, du PS, aux LR, en passant pas LREM. Tous condamnent unanimement, c’est vraiment que vous êtes allé⋅e trop loin.

XX : Bah ils ont tous des échéances électorales, les européennes, les municipales. Le dialogue, c’est eux qui le mettent en place, pas une personne qui écrit sur les murs. Il⋅elle⋅s sont obligé⋅e⋅s de réagir comme ça. Les ¾ des demandes des gilets jaunes vont à l’encontre des privilèges liés à leurs fonctions. Je leur fais très peur avec de simples mots.

GdT : Et les formes traditionnelles pour se faire entendre alors, les votes, etc. C’est du pipi de chat peut-être ?

XX : Tag RICBah oui puisque in fine, le pouvoir est entre quelques mains, celles du maire, du préfet, etc. Par exemple, le maire organise la vie démocratique de Palaiseau, on est là pour écouter ce qu’il a à dire, c’est comme le grand débat©. S’il a envie de t’écouter, super t’es content⋅e, sinon bah t’auras rien. Et j’en ai marre qu’on me méprise, je veux moi aussi avoir un impact sur la vie démocratique. Il y en a marre de ces représentant⋅e⋅s qui ne représentent qu’une minorité et qui font n’importe quoi avec notre argent.

GdT : Mais, tout de même, ce moyen d’expression ne saurait être considéré comme légitime.

XX : On le devrait. Puisque le dialogue social est rompu, ces moyens m’apparaissent comme légitimes. C’est une manière différente de manifester son mécontentement. Autrement qu’au rythme du calendrier électoral.

GdT : Vous allez trop loin, c’est notre maison commune, flûte !

XX : Oui, mais elle est squattée, pour un délai indéterminé. D’ailleurs, depuis Grégoire de Lasteyrie, on ne peut plus accéder à la partie haute, là où se trouvent le bureau du maire et ceux de ses plus proches acolytes. Il y a désormais une porte sécurisée.

GdT : Avez-vous au moins déjà pris la peine d’essayer de voir M. le maire ?

XX : Ah mais je l’ai déjà rencontré le maire, on a même déjà discuté. C’est quelqu’un qui a du métier, qui manie la langue de bois, qui n’écoute pas. Peut-être que tou⋅te⋅s les élu⋅e⋅s ne sont pas comme ça, mais les autres que j’ai côtoyé⋅e⋅s c’était pareil, il⋅elle⋅s ne se remettent jamais en question.

GdT : Que vous dites ! Palaiseau a été une des premières villes à mettre en place le grand débat©. En terme de dialogue, ce n’est pas rien !

XX : C’est sûr que le maire, il a bien fait sa promo. BFM, TF1, FR3, toutes les télés étaient là. Par contre, on n’a pas vu les cahiers de doléances. Tout a été fait par Internet, c’est le maire qui a pris les notes. Donc, on peut être dubitatif quand au relevé. Dans une tribune, le maire explique qu’il a retenu quatre demandes des Palaisien⋅e⋅s parmi celles exprimées(1). Pourquoi ces quatre-là ? C’est encore lui qui décide, pas nous. Et c’est ça que je critique, que notre vie démocratique soit accaparée par un petit nombre. Nous sommes les otages de ce système. Ça doit changer.

GdT : Est-ce que vous avez participé au grand débat©, ne serait-ce qu’à une séance, au lieu de critiquer vertement ?

XX : Même pas, moi j’ai assisté aux vrais débats, ceux organisés par les gilets jaunes sur Internet. Mais j’ai tout vu à la télé, et franchement, bah j’ai rien loupé, un simulacre de concertation. D’ailleurs Mediapart l’a révélé, rien n’a été laissé au hasard, les questions, les orientations(2). D’ailleurs, les résultats montrent bien ce que le gouvernement a voulu faire ressortir.

GdT : Eh bien je suis navré de vous annoncer que d’autres n’envisagent pas les choses comme vous. Par exemple, Charles Henry, président de la MJC, a accueilli avec enthousiasme le grand débat©. Il l’a d’ailleurs animé dans la salle du conseil de la mairie.

XX : Connaissant un petit peu le président de la MJC, aussi enseignant à Camille Claudel, j’ai rien contre lui mais ça montre bien que la MJC n’est pas indépendante. D’ailleurs elle touche beaucoup de subventions de la mairie(3). Bref, M. Henry n’est pas neutre. Ce n’est pas la première fois qu’il collabore avec le pouvoir lasteyrien.

GdT : Dans la même nuit, plusieurs autres lieux ont été dégradés. En êtes-vous aussi responsable ?

XX : Oui, le but, c’est de toucher un maximum de personnes, et comme ils effacent vite, parce qu’ils ont horreur de l’opposition ou du débat, il fallait être partout. Rue de Paris, place de la Victoire. Si j’avais pu faire tout Palaiseau je l’aurais fait. Mais, d’ailleurs, je ne suis pas seul⋅e à faire ça, il y en a d’autres. C’est comme une campagne d’affichage électorale sauf que là c’est vous qui décidez des emplacements d’expression. On ne va pas se mentir. Il n’y a pas mort d’homme. Mais cela leur fait peur quand même. La quête de justice sociale fait peur aux privilégié⋅e⋅s en général.

GdT : N’avez-vous donc pas honte que les employé⋅e⋅s municipaux⋅ales aient dû se lever en plein milieu de la nuit pour réparer les dégâts ?

XX : Je trouve ça triste que le maire les ait obligé⋅e⋅s à se lever à cette heure-là, alors que les messages parlaient de justice sociale. Mais voilà, le maire ne voulait pas présenter la mairie comme ça, avec des graffitis un jour de grand débat©. Il ne pouvait pas tolérer ce genre d’agissements. Parler de droit, de justice, de démocratie et de référendum sur une mairie de droite, ça fait tâche, sans jeu de mot pourri (rire diabolique à nouveau).

GdT : Bon mais quand même, reconnaissez que si c’était à refaire vous ne le referiez pas ? N’est-ce pas ?

XX : Bien sur que si, je le referai, et même mieux. Parce que j’avoue que j’ai eu des soucis techniques. La bombe a merdé à un moment.

GdT : Le maire dit, dans un message sur un réseau social, qu’il ne vous salue pas. Eh bien je fais, ici, de même.

XX : J’m’en fiche, mais ça montre bien comment il est, hautain. Quel est cet homme qui se donne tant d’importance ? Par exemple, il peut faire enlever les bancs publics même si y’en a qui en ont besoin, fermer un lieu, Le Ferry accessible à tous, empêcher un festival. Il fait de la discrimination citoyenne. Comment se fait-il qu’il y ait si peu de contre-pouvoirs ? C’est un simulacre de démocratie. C’est pour que les élu⋅e⋅s ne nous oublient pas qu’il faut mettre tous les soirs des messages sur la mairie.

GdT : Vous, quand M. de Lasteyrie sera réélu en 2020, vous ferez moins le malin.

XX : Il repassera pas Mais il faut que la gauche s’unisse pour le battre. Et qu’une fois élue, elle remette en cause les pouvoirs du maire. Et ce jour-là, il sera même autorisé de taguer la mairie.

Propos choquants recueillis par Graphaël de Torche pour Le Petit ZPL

* Lambda : Adjectif non qualificatif des gens qui ne sont rien.
Exemple : « Des ouvriers lambda dansaient la Lambada. »

(1) L’Opinion, 17/03/19 – « Vote blanc, Cour des Comptes, dissolution, revenu universel : les pistes de Grégoire de Lasteyrie »
https://www.lopinion.fr/edition/politique/vote-blanc-cour-comptes-dissolution-revenu-universel-pistes-gregoire-180715

(2) Médiapart, 26/01/19 – « Grand débat : les secrets d’un hold-up »
https://www.mediapart.fr/journal/france/260119/grand-debat-les-secrets-d-un-hold

(3) Pour l’année 2017, sur 302 600 euros de subventions, la MJC a perçu environ 265 850 euros de la mairie de Palaiseau soit plus de 87 % du total.

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