Comment on n’a pas compris Amélie de Montchalin

Amélie de Montchalin et Philippe Meyer

Les oreilles ont des murs

D’abord, deux militants d’En Marche sont venus nous prévenir qu’on allait peut-être s’ennuyer. Le premier nous a dit, si ça vous fait mal aux oreilles, c’est normal. Le deuxième nous a carrément demandé, mi sourire, mi inquiet, si on n’avait pas trimballé un ou deux fumigènes avec nous. En vérité, on voulait juste sortir du brouillard.

On n’avait pas compris grand-chose de la campagne de Macron. Alors on s’est dit qu’Amélie de Montchalin, candidate en marche sur la circonscription de Zopal, pourrait nous allumer le phare. En plus, il y avait Philippe Meyer, le légendaire journaliste de France Culture, et c’est quand même un type qui parle très bien. D’ailleurs Amélie a remercié Philippe direct en nous racontant que quand elle était petite, elle n’avait pas la télévision. La pauvre. Heureusement, elle écoutait beaucoup la radio.

Après, c’est Philippe Meyer qui s’est mis à parler. Là, on a senti que ça partait mal, parce qu’il a tout de suite bavardé trop longtemps. Il nous a dit qu’on était en train de vivre un moment historique qu’on n’a pas trop compris. En effet, il a enchaîné sur le chamboule-tout, sur les félicitations pour Macron et Mélenchon d’avoir remobilisé toute une tranche d’âge, sur un record d’audience sur Twitter, sur l’absence d’un discours politique vrai, sur les excès de la moralisation de la vie politique, sur la justification des frais de notes de café, sur le devoir de réserve de la réserve parlementaire, sur le droit de faire bosser sa femme comme assistante parlementaire et sur l’orchestre de la symphonie de Paris au sein duquel on fait tout aussi bien taffer la famille et que c’est très bien comme ça. Sans transition, il a fait l’éloge de la société civile par une métaphore sur le camembert qu’on n’a pas très bien comprise. Il a enchaîné qu’il était content de voir une candidate comme Amélie qui venait d’un autre monde : « on n’a jamais vu autant de gens nouveaux qui arrivent d’un coup dans la politique ». Après, il a parlé des journalistes qui reviennent de l’Élysée comme s’ils avaient vu la Vierge. Les marcheurs ont fait une pause pour rire un peu. Ça fait du bien de rire dans la société civile.

Nous, on a cru qu’Amélie allait alors parler. Mais non, Philippe en avait encore sous le pied. Il a dit que Macron avait appris le théâtre chez les Jésuites, et que c’est sans doute ainsi qu’il avait mis Trump à l’amende en un tournemain. Il a dit qu’on devait tous être curieux et inquiets de ce grand chamboule-tout mais que le verbe « communiquer » était devenu beaucoup trop intransitif. Nous, on ne se souvenait plus de la différence entre les transitifs et les intransitifs. On ne doit pas faire partie de la même société civile, peut-être. Il a félicité Amélie de tous les sacrifices financiers qu’elle allait faire en devenant une simple députée. Là, on n’a pas compris ce qu’il voulait dire…

Amélie de Montchalin a dit que c’était très intéressant. Elle a avoué qu’au début, elle n’avait pas d’avis sur la réserve parlementaire(1), mais que depuis qu’elle faisait de la politique, elle avait remarqué que c’était un formidable outil de clientélisme. Elle a dit que des gens lui avaient proposé 200 voix contre 5000 euros annuels de réserve parlementaire. On aurait aimé qu’elle nous lâche des blases, mais Philippe Meyer a pris l’air estomaqué comme la moralisation. Amélie de Montchalin a parlé de son compte Twitter, et de tous ses followers. Elle a dit qu’elle s’éclatait avec sa petite start-up(2) de proximité quand bien même ses followers étaient très souvent de beaucoup plus loin. Elle a eu l’air de kiffer les marchés pour une communication avec des verbes transitifs.

Philippe Meyer a immédiatement repris la parole. Il a dit que la communication événementielle, c’était surtout important pour le symbolique. Qu’il fallait appuyer sur le bon bouton d’Acmé(3). Qu’il fallait vraiment écouter les personnes dans un esprit de dispute(4) et de vitalité afin que la parole circule véritablement, pas comme la démocratie participative qui consiste simplement à écouter les gens comme « un petit chien de plage arrière qui hoche la tête » sur les ralentisseurs. Les marcheurs ont encore ri comme une société civile. Là, on a rien compris, parce que jusque là, on a surtout eu l’impression que la parole circulait principalement à partir de la bouche de Philippe Meyer.

Mais Amélie a dit que sur le participatif, c’était très intéressant. Elle a dit qu’ « En Marche ! [était] né de la volonté de poser un diagnostic sur l’état du Pays ».
Elle a dit que le diagnostic qui avait créé la grande marche voulait une politique vertueuse et utile. Elle a dit qu’elle serait le relais entre le local et le national et qu’elle prendrait sur le terrain les avis pour voir si les réformes marchaient. Elle a dit que les conseils de quartier pour râler sur les transports, il fallait leur changer la méthode. Elle a dit qu’elle, elle nous demandera plutôt : Avez-vous lu les retombées du Grand Paris sur vos vies ?

Là, tout de suite, on a pris de la hauteur. Elle a parlé de la culture du résultat sur la circulation, les écoles primaires et le plateau de Saclay. Elle a dit qu’entre Palaiseau, ville bucolique de semi-province, Massy qui grandit et Wissous, village gaulois coincé entre l’aéroport et l’autoroute, on était un formidable laboratoire d’évaluation. Là, on s’est senti fiers.

Mais Philippe avait encore quelque chose à dire… Il a parlé d’un primeur parisien d’origine italienne qui n’était pas content des conseils de quartier. Amélie de Montchalin a dit que le nouveau gouvernement, c’était comme un grand conseil de quartier avec plein de compétences, une société civile spécialisée avec des gens vraiment de droite, des gens vraiment de gauche et des gens vraiment compétents : une DRH pour le travail, un médecin pour la santé, une éditrice pour la culture et plein d’autres experts issus de la société civile. Alors là, Philippe a dit attention avec les experts. Il a cité Bourdieu en disant qu’il ne fallait pas non plus que la politique culturelle reste entre les mains de la noblesse d’État. Il a dit qu’il était président d’un festival d’art de la rue à Aurillac alors qu’il n’y foutait pratiquement jamais les pieds mais qu’il avait lu un article dans Le Monde sur la misère à Aurillac qui racontait les souffrances d’une jeune femme « plus noire que son âme » (sic !(5)) et d’un punk à chien hyper marginalisés. Comme c’était touchy(6), la société civile était hyper émue.

Amélie de Montchalin a dit que c’était intéressant et qu’Edouard Philippe avait envoyé une feuille de route pour ré-ancrer les actions dans le long terme en évitant la communication creuse. Ça nous a rassurés, vous ne pouvez pas savoir. Mais après, ils ont enchaîné à deux voix sur les relations hyper compliquées des hauts fonctionnaires et des ministres. Et là, on n’a même pas cherché à comprendre. Il y a quand même eu un autre moment touchant, c’est quand Amélie de Montchalin a raconté que grâce à sa campagne, elle a rencontré ses premières Rroms. Elle a critiqué sans véhémence, mais avec franchise, le maire de Chilly Mazarin qui évitait la scolarisation des enfants Rroms et des minots des hôtels sociaux. Elle a dit que ce n’était pas très républicain(7). Que ça la touchait. Elle a dit que la MJC de Chilly Mazarin essayait tant bien que mal de faire scolariser les enfants exclus. Elle a parlé de sa fille qui avait presque le même âge. Elle a dit qu’elle était au courant de tout cela avant, grâce à la radio et la Revue XXI, et que c’est super une campagne législative pour voir ces misères pour de vrai. Là, on a très bien compris.

C’est là que les militants ont eu le droit de poser des questions pour la vitalité de la société civile. On a décidé de vous en épargner un certain nombre. On vous donne juste un exemple, afin que vous compreniez : « ma question serait de se dire qu’est-ce qu’on peut imaginer un cran plus loin dans l’action d’un député en marche pour avancer ? »

Là, en général, Amélie de Montchalin répondait que c’était très intéressant et qu’il fallait un new management de la culture des résultats de l’évaluation sur le long terme de la feuille de route. Philippe Meyer, lui, parlait de Charles de Gaulle, d’une phrase de Victor Hugo qu’il tenait de son instituteur de CM2, et des réformes en profondeur. Il a dit qu’il ne préférait pas trop parler de son éviction de France Culture mais il en a parlé quand même. On a recommencé à ne plus rien comprendre. On a failli partir mais on a bien fait de rester jusqu’à la fin. Un monsieur assez âgé de la société civile a dit que les indicateurs, la culture du résultat, l’évaluation et le new management du chamboule-tout en communication transitive, tout ça c’était très bien, mais qu’en politique, c’était bien aussi de parler des finalités, des objectifs, et de là où on va. La société civile a eu l’air très troublé. Amélie et Philippe n’en on pas dit grand-chose de plus, si ce n’est que… c’était très intéressant.

On est rentrés en marchant lentement. On était tout tourneboulés. On s’est payé des falafels et une bouteille de Colombelle. Et on s’est demandé pourquoi on n’avait rien compris. Nous aussi on vient de la société civile et pourtant, malgré la communication transitive, on n’avait pas l’impression qu’on parlait la même langue qu’Amélie de Montchalin.

On a cherché à savoir de quel nouveau monde elle venait. À part le fait qu’elle est « mère de trois enfants, cadre dirigeante dans une compagnie d’assurances française et diplômée en Économie et Administration Publique » et « issue d’une famille d’Agriculteurs du Plateau de Saclay », comme on dit modestement sur son tract, rien n’explique cet étonnant langage. Alors on a cherché ses origines de société civile sur Internet. Et là on a tout compris de notre incompréhension. Voyez plutôt : « Amélie [de Montchalin] anime la réflexion d’AXA dans les grands débats émergents de politique publique et technologique, avec une priorité donnée aux questions relatives au rôle de l’assurance, aux liens entre finance et climat, à la protection des données et au futur de l’épargne à long-terme. En 2016, elle a soutenu activement les travaux de la Task Force on Climate-related Financial Disclosure (TCFD) dirigée par Michael Bloomberg à la demande du Financial Stability Board et G20. Elle a rejoint le Groupe AXA en 2014 comme bras-droit du Directeur de la Stratégie, Responsabilité d’Entreprise et Affaires Publiques et avait précédemment travaillé chez EXANE BNP Paribas, comme économiste en charge du suivi de la zone euro, avec des expériences précédentes à la Commission Européenne et au Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. Elle détient une Licence en Histoire et Économie des universités Paris IV Sorbonne et Paris IX Dauphine, un Master in Management Science d’HEC Paris et un Master in Public Administration (MPA) de la Harvard Kennedy School. »

On n’a pas trouvé trace de sa famille d’agriculteurs du plateau de Saclay, ni dans son parler, ni sur Internet, à part une photo de son arrière grand-père qui vendait du lait à Courtaboeuf. Et on a fini par se dire qu’Amélie de Montchalin constituait un formidable laboratoire pour l’évaluation de la culture du résultat de l’ascenseur social.

Mike Strach et Briac Chauvel pour Le Petit ZPL

L'arrière grand père d'Amélie de Montchalin

(1) http://www.assemblee-nationale.fr/budget/reserve_parlementaire.asp
(2) Nous avons cru comprendre qu’elle désignait ainsi son équipe de campagne
(3) Si on a bien compris, Acmé veut à peu près dire « apogée » en latin-grec de France Culture
(4) Dispute pris dans son sens latin-grec, évidemment
(5) Sic, ça veut dire qu’il a VRAIMENT dit ça
(6) Touchy veut dire touchant dans le new management de la parole en marche
(7) On s’est demandé si « Républicain », ça voulait dire « Juste » en de Montchalin