#8 – On va pas en faire une montagne… de déchets

On va pas en faire une montagne... de déchets
Tagada tsouin tsouin, tchiki boum : le projet de stockage de déchets du BTP à Villebon a été abandonné ! Heureusement, après une longue bataille, le projet a été annulé grâce à la ténacité et l’expertise des associations citoyennes* ! Tout ça aux oubliettes, c’est jour de fête. Sa-vou-rons la bonne nouvelle. La victoire de la raison, c’est pas tous les jours.

Rappelons, tout d’abord, que le site en question a déjà servi pour le dépôt de déchets dans les années 70. Il s’avère que le remblai entreposé est pollué, comme l’ont confirmé des analyses réalisées en 2012(1). La présence de métaux lourds, d’hydrocarbures, de déchets hospitaliers et de PCB, célèbres perturbateurs endocriniens, a été détectée avec des valeurs supérieures aux seuils autorisés(2). Avec le ruissellement, toutes ces petites merveilles se retrouvent dans l’eau de la rivière.

Le projet ?

C’est sur les 22,5 hectares arborés de la Prairie à Villebon qu’il était prévu d’entreposer 2,7 millions de tonnes de déchets dits inertes en provenance des chantiers du Grand Paris. Cette charmante Prairie abrite 17 espèces protégées. Tu y croiseras, ou pas, le bouvreuil pivoine (un oiseau), des chiroptères tel que le murin, la noctule commune ou la pipistrelle de nathusius et des tritons palmés. Des petits mammifères, comme l’écureuil roux ou le hérisson d’Europe, des insectes : mante religieuse ou grande tortue. C’est un endroit apaisant dans cette partie de la vallée où y’a pas masse de verdure. Pourtant, la mairie de Villebon a une perception bien différente de cette zone à forte densité de biodiversité. Ce serait « un site aujourd’hui ingrat et inaccessible »(2), brrrrr. À la place, la mairie de Villebon projetait de nous payer une belle montagne de 10 mètres de hauteur.

La nov’langue

Dans le jargon, ça se dit « Projet de Renaturation** ». Renaturer une zone qu’est déjà plutôt au point côté naturel ? Comment ? En créant « une zone propice à la biodiversité, un espace de détente »(3). Sur le papier, ça pouvait faire voir des étoiles, écoute plutôt : accessibilité aux personnes à mobilité réduite, prairie fleurie, promenades, verger, prairie à chevaux, clairière, boisement, mares, rucher et même hôtels à insectes, toute la panopliiiie !

De gros travaux, de grosses nuisances

2 millions 2 cent 70 mille tonnes de déchets inertes, selon ECT, l’entreprise qui gérait le projet. Leader dans le secteur, l’entreprise traite 65 % des déchets de la région. Les déchets inertes, c’est diverses terres (sable, argile) et des gravats (béton, tuiles et briques). C’est très long d’acheminer une telle quantité de déchets. Est-ce qu’on se rend compte ? 150 à 200 camions/jour étaient prévus, pendant deux à cinq ans. Ça parle tout de suite mieux, hein ? Côté qualité de l’air et pollution sonore, c’est tout vu. En plus, un des trois accès du site était au niveau de l’ex-hippodrome. Ce qui aurait ravi les automobilistes qui galèrent déjà dans cette zone, alors avec le défilé de camions…

Une zone d’expansion des crues

Mais ça, dis-toi bien que, ça n’aurait été que des petites tracasseries quotidiennes. Le reste aurait été pire. Outre la destruction d’espèces protégées, qui peut paraître anecdotique à certain⋅e⋅s, un autre risque pesait sur les riverain⋅e⋅s de l’Yvette qui en ont eu un aperçu récemment. La crue de l’Yvette, qui a provoqué de graves dégâts en mai 2016, à Longjumeau notamment, reste dans les mémoires. Sur une carte IGN de 1943, la zone qui nous préoccupe est clairement désignée comme zone d’expansion des crues voire zone humide. En raison des remblais stockés dans les années 70, cette zone n’a déjà pas pu jouer son rôle de stockage des eaux. Ce qui veut dire que, si jamais y’avait un projet à porter sur cette zone ben ce serait pas encore plus de déchets. Faudrait plutôt remédier aux problèmes d’inondation. Ça tombe bien parce qu’un dispositif, le PPRI (plan de prévention des crues) lancé par le Préfet après les épisodes de 2016, avait suscité l’intérêt d’associations locales.

Action citoyenne et opposition au projet…

En 2016, la municipalité de Villebon inaugure les 2 premiers hectares du projet. Quand elle se lance dans la révision de son plan d’urbanisme, des associations environnementales et de riverain⋅e⋅s de l’Yvette(4) font part de leurs réserves. Elles observent notamment qu’il est prévu de reclasser la Prairie – condition pour que le projet de renaturation voie le jour. Or, en vertu du plan contre les inondations, cette zone ne devrait pas être touchée, sinon pour élargir les berges. Elles prennent rendez-vous en sous-préfecture. Fait assez rare, les observations du collectif des associations de la vallée de l’Yvette sont tellement bien documentées et pertinentes qu’elles sont reprises sous forme de recommandations par la Sous-Préfète.

L’enquête publique

En octobre 2017, la Préfecture de l’Essonne décrète une enquête publique, assortie d’une étude d’impact. Pourtant, la loi ne requiert pas d’enquête publique pour l’enfouissement de déchets inertes… sauf sur demande de la Préfecture. Tout ça n’empêche pas la mairie de Villebon d’entériner son projet en novembre 2017. Début décembre, une seconde enquête publique est lancée suite à une demande d’ECT de dérogation pour destruction d’espèces protégées. À ce stade, de plus en plus de municipalités affichent leur opposition. Les villes de Champlan, Saulx-les-Chartreux et Longjumeau émettent un avis défavorable. À Zopal, le maire se distingue par sa perspicacité. Il aurait bien dit oui si ça avait été les déchets de la ligne 18 mais comme c’est reporté aux calendes grecques… Lasteyrie fait voter un avis réservé sur le projet en conseil municipal. Calculateur ? Boudeur ? Revanchard ? Mal avisé ?

Quelques élu⋅e⋅s se mobilisent franchement. Ils lancent une pétition qui recueille au moins 6 600 signatures et organisent des réunions publiques et même une marche citoyenne.

Et l’intérêt général prime ?

Face à une telle cacophonie des élu⋅e⋅s de la communauté d’agglo (CPS), une réunion est organisée, en septembre dernier, à la Sous-préfecture de Palaiseau en présence du Préfet, de services de l’État et du SIAHVY (Syndicat Intercommunal pour l’Aménagement Hydraulique de la Vallée de l’Yvette), d’élus et d’ECT. Finalement, le 9 octobre 2018, date historique pour la vallée de l’Yvette, ECT retire sa demande de permis. Ouf, l’intérêt général triomphe, on est sauvés… pour le moment, en tout cas. Se réjouir, certes, mais surtout ne pas s’endormir car la vigilance est de circonstance. En effet, dès le 10 octobre 2018, le PDG d’ECT déclarait, dans Le Parisien(5), que, prenant bonne note des observations du Préfet, son entreprise réfléchissait à une nouvelle proposition. Et ceux qui s’inquiétaient peuvent se rassurer. Six jours avant son avis défavorable, le Préfet avait accordé à l’entreprise un permis d’exploitation sur Forges-les-Bains. Et les déchets pullulent.

Et la municipalité villebonnaise dans tout ça ?

On peut se demander quel était l’intérêt de la mairie de Villebon dans cette affaire. Le stockage de ce type de déchets ne rapporte rien aux communes. Actuellement, la mairie n’est pas propriétaire des terrains, ils appartiennent à des privés. Au bout de quelques années d’exploitation, ECT aurait proposé de céder ces 25 hectares, pour un euro symbolique, à Villebon, avec renaturation pour paquet cadeau. C’est le maire de Villebon qui l’a indiqué oralement mais c’est noté nulle part. Alléchant, n’est-il pas ?

Et maintenant si on dépolluait ?

Présentement, la situation est la suivante : ce site, privé, est déjà pollué et il est urgent d’augmenter la capacité de rétention d’eau. C’est encore plus crucial avec le bétonnage qui s’accélère sur le plateau de Saclay et sur la zone de Courtabœuf. De plus, ECT ne lâche pas l’affaire et compte revenir avec une nouvelle proposition. Pourquoi ne pas profiter du débat qui s’est engagé pour aller vers plus de bon sens ? Dans l’idéal, il faudrait revenir à la situation d’avant 70 et donc retirer les remblais existants. Ça coûterait bonbon. Les associations ont des propositions alternatives, intelligentes et financièrement supportables. Pour les inondations, les berges pourraient, par exemple, être élargies. L’idée est de déplacer les remblais existants pour améliorer la capacité de stockage des crues. Dépolluer le site serait également bénéfique pour la qualité de l’eau de la rivière et de la nappe phréatique. Plus globalement, les associations souhaitent que cette question soit étudiée au sein de la communauté d’agglo en concertation avec la société civile et le SIAHVY.

Les déchets, faut bien les mettre quelque part

Ben oui, parce que les déchets, bien que loin de chez nous, ne se sont pas volatilisés pour autant. Les travaux du Grand Paris avancent et le devenir des 10 millions de mètres cubes/an de déchets générées par le BTP*** est un réel problème. Pas anticipée, voire éludée, cette question est trop peu souvent traitée. C’est aussi vrai lors de l’étape projet qu’au niveau de la filière recyclage qui peine franchement à se mettre en route(6). Et c’est comme ça, qu’à Villebon/Yvette, une zone sensible aurait pu se transformer en poubelle du Grand Paris avec la bénédiction de la municipalité. On touche du doigt la face cachée de ce Grand Paris si innovant et rayonnant à l’international. Bien loin de tout ça, localement, les conséquences des ambitions démesurées de nos dirigeants, flairent… aussi mauvais que des déchets.

Sabrina Belbachir

* Association citoyenne : Antonyme de démocratie participative. Exemple : la concertation a été perturbée par des associations citoyennes.
** Renaturation : Verdurage de dénaturation
*** BTP : Secteur industriel engendrant des profits substantiels et des maladies professionnelles

(1) Rapport n°INV12082IB de ICF environnement
(2) Par le code de l’environnement pour les installations de stockage de déchets inertes
(3) http://www.villebonavecvous.net/un-beau-projet-en-2016-la-renaturation-de-la-prairie/
(4) Un numéro du magazine municipal a été largement consacré au projet
(5) Les associations ASEVI (Association pour la Sauvegarde de l’Environnement à Villebon) et ARDY (Association des Riverains de l’Yvette) investies
(6) Le Parisien, 10 octobre 2018

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