#6 – Circulez y’a rien à boire : histoires et déboires des gars du Bar-Tabac Le Jean Bart

Délation Hotline
Elle devait en avoir de la gueule, l’escorte préfectorale qui a déambulé dans la rue de Paris début décembre. Le commissaire de Palaiseau, accompagné du sous-préfet ainsi que de quelques policier⋅e⋅s ont arpenté les commerces établis dans ce que Le Parisien désigne comme l’« une des plus belles artères commerçantes de l’Essonne »(1). Que venaient-ils donc faire ici ?


Loin d’apprécier à sa juste valeur le dynamisme marchand de l’hyper-centre palaisien, la délégation était venue pour prévenir des « petits problèmes qui ne valent pas un appel au 17 »(2). Pour « être dans la pédagogie »(3). Pour « être vraiment dans le bien vivre ensemble »(4) alors que « certains n’ont pas conscience qu’ils troublent l’ordre public »(5). Dans un contexte d’accroissement des « situations irritantes qui créent un sentiment d’insécurité »(6) comme dit le sous-préfet, il était évident qu’un journaliste du Parisien couvre l’événement.

Dans un premier temps, l’article nous a fait rigoler. Passé l’amertume d’avoir encore raté un scoop, on a décidé de s’y pencher. Certes, nous savons que le fait divers fait diversion, comme dit Bourdieu, mais comme ça s’passe à cent mètres de notre boutique, on se demandait ce qu’il fallait écrire sur ces histoires de comptoir. On a vu des contrôles policiers insistants aux abords du bar-tabac. Des commerçant⋅e⋅s nous ont parlé de péripéties rue de Paris. La police a joué des semaines aux voitures-ventouses aux abords de la gare. Des réunions de sécurité ont été organisées par le maire pour tenter de rassurer les commerçant⋅e⋅s. Bref, Palaiseau n’est plus qu’une ville très calme(7).

Que se passe-t-il rue de Paris ?

Au fond, rien d’extraordinaire, comme dans énormément de villes, des hommes se retrouvent au bar, dans la rue, dans des squares, sur des bancs. Pour discuter, boire un coup, se marrer… Dans le langage pétri d’objectivité du Parisien, il s’agit d’ « incivilités ou [d’] attroupements [qui] gênent parfois les passants »(8). Si le journaliste cite à moult reprises le commissaire, le sous-préfet, l’élu à la sécurité et les commerçant⋅e⋅s, les passant⋅e⋅s irrité⋅e⋅s et les présumé⋅e⋅s irritant⋅e⋅s n’ont pas voix au chapitre. Irrité⋅e⋅s par le sensationnalisme discret du Parisien, nous nous sommes dit que nous pourrions au moins relever le point de vue d’habitué⋅e⋅s de la rue de Paris. On est allé aggraver l’attroupement au bar-tabac du Jean Bart.

On ne va pas vous mentir, on voit bien ceux qui étaient pointés ainsi. Grosso modo, il y avait les jeunots de la rue de la Gare, et les vieux jeunes de la place de la Victoire. Les premiers, on ne les voit plus. Peu d’entre eux sont palaisiens. La police a beaucoup stagné auprès d’eux, dans le but de les délocaliser. Les seconds sont toujours là. En tant que passants, on n’a jamais eu de situation irritante avec eux. Faut être honnête, c’est pas ce qu’ont dit toutes les passantes. Alors on a été voir la bande de vieux jeunes qui se retrouvent là. Comme ça picole un peu beaucoup, comme y a des noirs et des arabes et comme c’est rien que des hommes, y a plein de gens à qui ça fait peur.

On a donc invité Samir, Souleymane, Marius et Nordine* à nous raconter leur version des faits, vu que même s’ils « stagnent », le journaliste du Parisien n’a pas été foutu de les trouver.

Marius envoie directement : « On n’a pas de diplômes, le seul taf qu’on a, c’est dans la grande distribution ou dans des entreprises, on commence tôt et on finit tôt, donc forcément à midi, la moitié des gens pense qu’on est des gros branleurs, alors qu’on sort du taf ».

Ils se présentent. Marius a la bonne trentaine, il bosse pour un hypermarché depuis 15 ans. C’est lui qui se lève tôt et qui taffe tôt. Généralement il rejoint ses potes en début d’après-midi. Samir, lui il a largement dépassé la vingtaine. Il boit pas, il fume pas, il joue pas. Il galère à trouver du taf. Il est hébergé dans une institution. Nordine, à deux doigts de la trentaine, est ambulancier-brancardier. Il vit avec sa concubine à Palaiseau depuis quelques mois. Et Souleymane, il a pas dit son âge. Il cherche une piaule. Actuellement il est sans domicile. On veut pas faire chialer dans vos chaumières, mais il y en a qui ont du taf, d’autres pas. Il y en a qui picolent, d’autres pas. Il y en a qui sont logés, d’autres pas.

Qu’est-ce qu’ils nous racontent ? Qu’on les chasse de tous les endroits où ils se retrouvent habituellement. Ils avaient l’habitude de se retrouver au square et « aujourd’hui, y a quoi, y a plus de bancs là-bas » (Marius), « y’a écrit square public des Champs Frétauts, donc normalement c’est fait pour se poser, non ? » (Nordine). Le groupe cherche alors un p’tit coin plus hospitalier, devant la laverie automatique, face au Carrefour, Place de la Victoire, et puis devant le Jean Bart.

« On joue au chat et à la souris » (Marius). À chaque fois, c’est la même chose, la police passe, traque les canettes, contrôle les papiers, demande de circuler, et le manège reprend ailleurs. A quoi ressemble, selon eux, la « pédagogie » vantée par le commissaire Vallence ? Ça ressemble à des gardes à vue : « ils nous gardent une heure ou deux et puis ils nous relâchent » (Samir). Ça ressemble à des amendes, parce qu’Untel a trop bu, parce qu’Untel a mis la musique trop fort pour la police, parce qu’Untel n’avait pas ses papiers. Ça sonne comme « un champ infractionnel bas »(9).

Et avec les commerçant⋅e⋅s et les passant⋅e⋅s, c’est tendu comment ?

Rien de grave, de leurs points de vue. « On dérange personne, moi j’fréquente tout l’monde », « on consomme, on joue ». « Le problème, c’est qu’il y a pas de terrasse, alors on va s’mettre où pour fumer ? ». « Il suffit qu’il y ait deux-trois vieux, tu sais, qui jouent au PMU et qui sont nos potes, et avec notre équipe, ça fait vite un attroupement » (Marius). Le trottoir est tout petit, donc ça peut faire du monde sur un espace exigu. Eux, ils disent que ça se passe tranquillement avec les commerçant⋅e⋅s, à part deux ou trois irrités qui appellent systématiquement la police. S’il y a parfois, près d’eux, « quelques messieurs qui n’savent pas se tenir » (Marius), il existe aussi des commerçant⋅e⋅s qui savent sortir de leurs boutiques et discuter calmement. Avec les passant⋅e⋅s, ils disent qu’il n’y a jamais d’embrouilles : « On n’est pas des casseurs, on n’est pas des fouteurs de merde, on n’insulte personne, on titille pas les gens ». Bon, nous on sait que certains aiment bien charrier Suzanne*, une vieille dame habituée du PMU, qu’ils raillent en criant son prénom en mode suraigu. Mais Suzanne se laisse pas faire, la preuve elle les engueule. Elle s’autorise même une fois de temps en temps à administrer deux coups de cabas dans le ventrou de Samir. Samir se marre. Suzanne le sermonne. Il y a quelque chose de doux et d’amer dans cette embrouille. On a quand même conseillé à Samir de lâcher la grappe à Suzanne, puisque à un moment, il nous a demandé des conseils. C’est rien que des chamailleries, et Suzanne sait se défendre. Askip Suzanne aussi, elle leur balance des trucs racistes.

Ils ne se disent pas responsables de harcèlement de rue. Ouais, on a quand même des copines qui racontent qu’il y a des comportements relous avec les femmes dans ce coin-là. On sait tous très bien qu’un groupe exclusivement masculin, ça part vite en phallocratie. Mais Samir, Souleymane, Marius et Nordine nous disent que c’est pas leur genre à eux, et qu’ils ne sont quand même pas responsables des actes de tous les hommes qui se retrouvent là. On a bien conscience des multiples formes d’appropriation masculine de l’espace public, sujet sérieux qui nécessiterait d’être approfondi, mais notons que ce ne sont pas ces agissements qui attirent l’attention de la police, du préfet, du maire adjoint à la sécurité et du journaliste du Parisien. On fera un article à ce sujet dans un prochain numéro.

Mais que fait la police ?

« Depuis qu’ils sont partis eux, les [les cow-boys](10) ça s’passe super bien avec la police municipale, c’est des « bonjour », et des « au revoir », mais les autres, la police nationale, ce qu’ils nous font c’est pas possible ! » (Marius). La police nationale passe fréquemment, verbalise la musique, la consommation d’alcool, insiste pour mettre en marche le « street stagning », contrôle les papiers, demande les numéros de téléphone, embarque au poste, place en garde à vue illico, et ironise même parfois, au commissariat, avec eux, sur les minuscules infractions qu’on leur reproche constamment. « [La policière], elle m’a dit : j’envoie ça à Évry mais ça va partir à la corbeille… » (Souleymane). Les contraventions se multiplient. Ça se compte déjà en dizaines. Nordine jure qu’il ne les payera jamais. Nos présumés irritants savent relativiser ces petites mésaventures avec la police, mais ils n’ont pas particulièrement apprécié les menottes pour si peu. À peine sortis du comico, ils se retrouvent évidemment aux mêmes endroits pour partager cette expérience. Comme quoi la pédagogie qui marche, c’est l’art de la répétition.

La pédagogie des gars du Jean Bart

Il se trouve qu’ils ont des idées, pour le mieux vivre ensemble. Ils disent qu’il leur faut des lieux sympas, accueillants, ils parlent de tous les locaux vides dans lesquels les « vieux jeunes » pourraient se retrouver. Faut dire aussi, plus sérieusement, que Samir a vraiment besoin d’un taf et Souleymane d’un logement. Ils parlent des bancs retirés, et Marius évoque avec nostalgie les flippers, les baby-foot d’antan, et les fêtes ouvertes à tous :

« Le seul endroit où j’arrivais à tripper, c’était quand y avait le local là-haut, au Ferry, j’y allais avec Teddy*, on était diversifiés, on y allait, ça se passait bien, même fumer, on n’osait pas, parce qu’il y avait le respect des gamins et tout ça, et tout s’passait bien, et j’vous dis, depuis qu’ils ont coupé ce truc, ils ont enlevé les bancs, et tout ça, c’est que de la répression, c’est n’importe quoi ici. Y’a plus de feu d’artifice(11), y’a plus d’événementiel, y’a rien. »

Pour les embrouilles actuelles, rien ne vaut mieux que de se parler : « Il faudrait faire une grande réunion, avec le maire, la police, avec vous et nous et tout le monde et tous les commerçants, et cartes sur table et qu’est-ce qu’il se passe ? » (Nordine)

Sociologie de comptoir

Cette histoire, ça nous donne envie de déballer notre sociologie de comptoir. En effet, on assiste à une dramatisation de conflits d’usage de l’espace public. Tout le monde a bien le droit de faire sa sociologie de comptoir, mais c’est un peu plus préoccupant quand c’est la police, l’adjoint à la sécurité, le préfet et un reporter du Parisien qui s’attroupent comme ça autour de telles préoccupations. Le fin mot de l’histoire, c’est quand on apprend que pour répondre à ces petits tracas, « la municipalité a offert un téléphone portable au commissariat »(12). Pour quoi faire ? Bah pour appeler la police ! Pourquoi pas le 17 ? C’est pas assez grave, comme n’ose pas dire le commissaire Vallence, homme de pudeur s’il en est.

De quoi s’agit-il, au juste ? D’une sinistre stratégie de verbalisation des inconduites populaires. Ils picolent ? Mais ils sont devant un bar, saperlipopette ! Certains apportent leurs propres cannettes ? C’est vrai que c’est moins classe que les verres à pied. Ils mettent parfois de la musique sur un téléphone amplifié ? Oui, mais ça reste beaucoup moins insistant que les sélections dégoulinantes de chants suraigus qu’on impose à nos tympans, tout au long de la rue de Paris pendant le « Magic Noël ». Ils se baladent parfois sans leurs papiers ? Mais ça arrive à plein de gens ! Ils emmerdent Suzanne ? C’est pas bien, mais elle a du répondant, Suzanne, et franchement, ça demanderait pas plus qu’une petite médiation. Ils font peur aux clients ? Ça, c’est le secret de polichinelle qui justifie cette mobilisation institutionnelle.

Bref, des commerçant⋅e⋅s, la mairie et la police s’engrainent dans un rôle de préservation de la tranquillité bourgeoise, avec pour toile de fond un vrai mépris de classe. Le « journaliste » du Parisien prend sagement ses notes et pond la voix de ses maîtres(13). Au fond, les gars du Jean Bart ne font qu’exercer leur droit à la sociabilité, à leur manière, dans « une ville à taille humaine »(14) où partout, on les chasse. Cette sociabilité dérange surtout celles et ceux qui rêvent d’un centre-ville aseptisé, gentrifié(15), débarrassé de manifestations visibles des inégalités sociales. Ça irrite quoi ? Un fantasme d’entre-soi embourgeoisé. Nous, ça nous donne envie de répondre à la question de Nordine : « mais pourquoi on les dérange comme ça ? Pourquoi on leur fait peur ? ». Parce qu’ils ne vous ont jamais parlé.

Briac Chauvel, Mike Strach et Raphaël Godechot

* Les prénoms ont été modifiés

(1) Cette tournure pittoresque vous est offerte par un journaliste du Parisien dans l’article : « À Palaiseau, les commerçants ont une ligne directe avec la police » – Le Parisien, 13 décembre 2017
(2) On reconnaît bien là le style modéré des grands reporters objectifs de proximité
(3) On veut pas balancer, mais c’est le commissaire Vallence qui nous livre modestement ses réflexions profondes sur le rôle éducatif de la police
(4) Le commissaire Vallence, appelons le Harmonie
(5) On sent la connivence, la relation de conscience entre l’ordre public et le commissaire Vallence
(6) Si jamais t’es irrité⋅e, écoute un peu le sous-préfet
(7) Allez lire les brèves, page 3, si vous n’y croyez pas
(8) Le terme incivilité est une incivilité
(9) Il s’rait pas aussi un peu poète, le commissaire Vallence ?
(10) Ce petit surnom désigne les membres les plus virils et zélés de la police municipale palaisienne. Arrivés en 2014, ils sont partis en 2017.
(11) Dans son immense compréhension des liesses populaires, Grégoire de Lasteyrie a courageusement décidé de rétablir l’année prochaine ce bouquet céleste bruyant et multicolore qu’il avait lui-même supprimé dans un geste de sobriété budgétaire.
(12) Pour d’évidentes raisons déontologiques, il faut dire que ce scoop vient du Parisien. Mais comme nous aimons aussi les investigations, nous savons de source sûre que cette idée géniale émane à l’origine de certain⋅e⋅s commerçant⋅e⋅s, qui s’étaient proposé⋅e⋅s d’offrir eux⋅elles-mêmes un smartphone aux Schmidts, et qu’ils⋅elles déplorent de s’être fait piquer l’idée par la municipalité.
(13) Askip et Sassésur, le journaliste a reçu une jolie invitation institutionnelle pour mieux cadrer son reportage
(14) En voilà un beau slogan municipal qui ne veut rien dire et son contraire
(15) La gentrification désigne toutes les opérations de chasse aux pauvres et d’éloignement des classes populaires comme aiment le pratiquer les municipalités soucieuses du développement durable de la mixité bourgeoise.