#5 – Des bancs, des gens et des gants blancs

Alzheimer

Il y a des choses dont on se dit qu’elles sont là depuis toujours. C’est une manière de dire, aussi loin qu’on arrive à s’en souvenir. J’habite Palaiseau depuis 40 ans et aussi loin que j’arrive à m’en souvenir, ces deux bancs ont toujours été là, face à face, derrière la mairie, entre la rue d’Auvergne, la MJC et le petit parking de l’hôtel de ville. Au printemps 2014, quelques semaines après les élections municipales, ces deux bancs ont disparu. Et depuis, ils ne sont jamais revenus.

Sur le motif de leur disparition, j’avais, bien entendu, une triste hypothèse. Alors j’ai essayé de la partager, ma triste hypothèse, avec des passant⋅e⋅s, dans le parc de l’hôtel de ville, pour construire avec elles, avec eux, une petite sociographie urbaine de proximité. L’hypothèse s’appelle stigmate. J’y reviendrai.

Je me suis planté là, entre les deux bancs disparus, et j’ai demandé, au hasard des rencontres :

  • Vous vous souvenez des deux bancs qui se trouvaient là ?
  • À votre avis, pourquoi ont-ils été retirés ? Par qui ?
  • Qu’en pensez-vous ?
  • Fallait-il les retirer ?
  • Faudrait-il les remettre ?
  • Pour quelles raisons ?

Celles et ceux qui n’en savent rien, celles et ceux qui s’en souviennent

Il y a celles et ceux qui n’en savent rien. Ils ne sont pas d’ici, elles ne s’en souviennent pas. Certain⋅e⋅s imaginent que ce sont peut-être « les jeunes », « les manouches », « les ferrailleurs » qui se sont emparés des bancs. Alexandre, 20 ans, imagine même une transformation des bancs en bois de cheminée, puis ricane. Celui-là, il sait, mais il fait semblant, au début, de ne pas le savoir. Jessica, 17 ans, trouve aussi que « c’est chelou, ça doit être chaud, faut les dévisser et tout », et avoue, d’un malicieux sourire, qu’elle aussi, « ça l’intrigue ».

Il y a celles et ceux qui s’en souviennent. Isabelle a 53 ans et habite à Palaiseau depuis 50 ans. « Ils ont toujours été là », me dit-elle. Alain, 65 ans, né à Champlan, confirme. Ils habitent juste à côté.

C’est (peut-être) « la mairie »

Toutes celles et ceux qui savent disent que c’est « la mairie ». Celles et ceux qui croient le savoir se questionnent quand même : « est-ce que des habitants se sont plaints ? Est-ce que des gens avaient peur ? Est-ce que « les jeunes » y squattaient ? Est-ce que ça foutait le bordel ? Est-ce que ça posait problème ? Est-ce que ça constituait une nuisance ? »

Le « banc des alcooliques anonymes »

On va me le dire dans toutes les langues, le « problème », si c’en était un, c’était l’usage des bancs :

« Il y avait souvent des hommes qui buvaient » (Isabelle, 53 ans)
« C’était un peu le coin des alcoolos » (François, 25 ans)
« C’était le banc des alcooliques anonymes : ils picolaient, ils pissaient là, il ne fallait pas trop s’y frotter » (Sandrine, 46 ans)
« Ça ramenait tout ce qu’il faut pas. Y’avait toujours des jeunes qui picolaient et qui foutaient le bordel » (Elisabeth, 61 ans)
« Ils se saoulaient la gueule, c’est ça qui gênait » (Alain, 65 ans)
« C’est parce qu’il y avait des gens qui tisaient » (Mickaël, 43 ans)
« J’imagine que le squat gênait » (Marina, 32 ans)
« C’est encore une histoire de jeunes qui squattaient » (Stacy, 22 ans)

Ces versions résonnent comme un air de déjà entendu. Ça pue le stigmate à plein nez. J’y reviendrai.

Ça (ne) dérangeait (pas) tout le monde

Sur les nuisances, les gens sont divergents. D’un côté, celles et ceux qui disent, qu’« ils » n’étaient « pas cools », que « ça gueulait », que « ça s’fritait » voire qu’« ils laissaient traîner des cannettes partout ». De l’autre, celles et ceux qui disent que « ça ne gênait personne », qu’ils « jetaient les cannettes dans la poubelle, sauf que des fois, ça débordait », celles et ceux qui disent qu’ils « n’étaient pas méchants », qu’on « pouvait leur parler ». On me dit qu’il « y’en a un qui est mort ». Je le savais, il s’appelait Fred. Il en a passé du temps, Fred, sur ces bancs.

Une (sale) histoire d’images…

Plein de gens me parlent d’images, comme persuadés que je vais comprendre, comme un « tu vois c’que j’veux dire ». Des gens me parlent de « l’image que ça donnait », « l’image de Palaiseau », « l’image de la mairie » et « l’image du quartier ». Quand je vous disais que ça puait le stigmate. Juste derrière la mairie, des jeunes hommes qui buvaient, ça la foutait mal, « l’image ».

Le stigmate est une marque symbolique qui affecte celles et ceux qui la portent de discrédit, de déshonneur, de mépris social. C’est une sale image qui te colle à la peau. Quand tu es stigmatisé⋅e, les gens qui ont appris le culot de se croire « normaux » trouvent toutes les manières de te cracher dessus, de t’exclure, de te craindre, de t’affliger ou de t’éviter, en entretenant la certitude de leur légitimité. Le stigmate est contagieux. Il ne faut pas trop s’y frotter.

On la partage ensemble, ma triste hypothèse : des jeunes hommes se retrouvaient là, sur ces deux bancs-là, ils picolaient ensemble, parfois ils faisaient du bruit, peut-être même qu’ils ont pu faire peur à d’autres gens, mais le plus insupportable, pour les « normaux », c’est cette sale histoire d’image. Alors « la mairie » a sorti ses gants blancs, et comme elle ne pouvait pas virer les gens, elle a viré les bancs. Moi, c’est cette image là qui m’indigne. C’est ce que l’on appelle « la prévention situationnelle ». C’est une arnaque d’encravaté⋅e qui au prétexte de sécuriser l’espace public consiste surtout à virer les indésirables. Encore un joli nom pour qualifier un acte cruel.

Les Experts Zopal

C’est (pas) ce qu’il fallait faire, il (ne) faudrait (pas) les remettre

Elisabeth pense que c’était la bonne décision. « Il fallait que ça s’arrête ». Elle me parle d’un banc qui était situé juste en dessous de son balcon, et qui a aussi été descellé et évacué. Ça l’a soulagée. Kadiata et Djenneba n’ont pas connu cette histoire-là, mais déclarent que si ça peut leur éviter d’être « importunées », c’est très bien comme ça.

Sandrine me dit que c’est dommage d’en arriver là. Qu’à la limite, quand ils n’étaient « pas cools », il aurait mieux fallu les recadrer. Elle dit que « c’est bien gentil, de faire du social », mais que « parfois ça marche mieux avec un bon coup d’pied dans l’cul ». Tous et toutes les autres me disent que c’est déplacer le problème. Stacy, qui se promène avec son fils Amine, 3 ans, me dit que désormais, elle retrouve des cannettes dans l’aire de jeux pour enfants. « Donc ça montre que ça règle rien », tchippe-t-elle. Alexandre pense qu’il faut « penser plus haut », que si des gens « zonent », faut se demander pourquoi.

Jessica et Antinéa, du haut de leurs 17 ans, récapitulent toute l’histoire : « Attends, c’est pas logique. Il y a des bancs. Des gens qui picolent. Ils retirent les bancs. Les gens vont aller picoler ailleurs. Dans le parc. Qu’est-ce qu’ils vont faire, la mairie, alors ? Ils vont retirer le parc ? » On éclate d’un rire triste.

À part Elisabeth, Kadiata et Djenneba, tout le monde pense qu’il faudrait les remettre, ces deux bancs-là.

« Un soir on s’est pointés, et ils n’étaient plus là. Plus de bancs. On a halluciné »

Je retrouve Mickaël sur un banc, dans une petite aire de jeux, un peu plus bas. Ça fait plus de quarante ans qu’on se connaît, on était à l’école ensemble. Je sais qu’il en a passé, du temps sur ces bancs. Il dit qu’ils restaient là, tranquilles, franchement, sans déranger. Que « du temps de Fred », il y squattait. Il me dit que « c’est dégueulasse, de les avoir retirés comme ça, peu de temps après la mort de Fred, en plus ». Je lui demande ce qu’ils ont ressenti, lui et ses potes, face aux deux bancs volatilisés. Il me répond, avec de la pudeur et de l’amertume : « on a halluciné. On s’est sentis exclus. »

Je lui demande s’il peut retrouver ses potes d’antan, pour qu’ils me racontent cette histoire-là. Pour savoir ce qu’ils en pensent. Il me demande de préparer mes questions sur des petits papiers. Je lui dis que c’est d’accord. Je lui refile les papiers trois jours plus tard. Une semaine après, il me dit qu’il les a paumés. C’est pas grave, je vais les refaire. J’ai envoyé un courriel à « la mairie », sur l’onglet « contact » du site de la ville. Je n’ai pas reçu de réponse. Ça fait plus d’un mois, déjà. C’est pas grave, je vais le refaire. Ça fait du taf, la sociographie urbaine de proximité.

Je veux la suite de l’histoire. D’autres versions encore. Farfouiller la triste hypothèse. La petite histoire qui en dit long. Sur les bancs, il y a des gens. Dans les gens, des histoires. Des histoires qu’on n’efface pas, même si on met des gants blancs.

(à suivre…)

Briac Chauvel