#10 – Arkose

Arkose

« Néo-urbains, venez grimper et vous dépasser dans ce secret spot*, lieu de vie locale et véritable repère dans cette ville qui se développe. »(1)

C’est très start up nation, hein ? Ça sent la comm’, les confcall* et le team building. C’est comme ça que la salle Arkose Massy invite ses client⋅e⋅s à l’escalade.

Des valeurs de l’escalade, l’entreprise en retient quatre : « l’éthique » (et pas l’économique) « l’audace » (et pas le conformisme), le « plaisir » (et pas le travail), « l’esthétique » (et pas le matériel). Trop cool ! De vrais soixante-huitard⋅e⋅s en fait !

Évidemment, dans la vraie vie, c’est plus compliqué. Parler d’éthique pour ceux⋅celles qui travaillent là-bas est pour le moins discutable. À Massy, le nettoyage est sous-traité. Du coup, il est fait pendant les horaires d’ouverture, au milieu des grimpeur⋅euse⋅s, sans aucune considération pour la⋅le travailleur⋅euse (qui n’est évidemment jamais la⋅le même d’une fois sur l’autre). Côté écologie, par contre, Arkose fait de vrais efforts et propose par exemple des produits locaux dans son restaurant. En ce sens, ce serait injuste de parler de green washing. Mais c’est toujours le problème de la « croissance verte » : est-ce qu’un plan de développement de salles dans toute la France c’est franchement écolo ? Ce sont sept nouvelles salles qui ont été ouvertes en 2018…

L’audace ensuite. Côté prise de risque, grimper au-dessus de gros tapis confortables, ce n’est pas la même chose que grimper au-dessus de grosses pierres vénères. Évidemment, c’est bien parce qu’on ose tout et qu’on progresse, mais de là à parler d’audace, il ne faut pas exagérer. Par contre, l’audace, c’est très culture d’entreprise, c’est très Massy Atlantis quoi. On voit bien ici qu’Arkose sélectionne dans les valeurs un peu cool de l’escalade celles qui sont compatibles avec l’esprit d’entreprise et plus globalement avec les valeurs du libéralisme : agilité, liberté, dépassement de soi… D’ailleurs, la salle promeut un réseau social spécial escalade « social boulder » dans lequel vous pouvez noter vos performances et vous comparer aux autres. On adore la logique.

Et l’on termine par l’esthétisme et le plaisir ? On est d’accord, les voies proposées sont belles, il y a un sauna, une salle de fitness et tutti quanti*. On peut même manger dans un chouette restaurant. Franchement, pour avoir connu les premières salles d’escalade sombres et poussiéreuses, c’est le paradis. Mais un paradis qui a un prix. À Arkose, comptez 15 € la séance et 530 € à l’année. Et ça c’est sans la petite bière traditionnelle de fin de séance. (oui oui, le groupe Arkose a investi dans une brasserie et peut donc vendre dans ses salles les bières qu’il produit, pratique !)

On comprend mieux que la comm’ de la salle vise moins les ouvrier⋅ère⋅s que les ingénieur⋅e⋅s et les cadres. « Le blocpark invite les esprits libres dans la nouvelle culture de grimpe » : et pour être un esprit libre, mieux vaut donc gagner plus de 2 000 € par mois.

Pourtant, la grimpe sportive, ça n’a pas toujours été ça. C’était même de gauche et populaire. L’escalade s’est construite en partie en rupture avec l’alpinisme. Des organisations de gauche sont en effet venues soutenir et développer l’escalade. La Fédération Sportive et Gymnique du Travail (FSGT), proche du Parti Communiste, crée en 1953 une « spécialité montagne » pour « rabaisser l’alpinisme au rang de sport comme les autres » et, ce faisant, « détruire ce qu’il faut bien appeler une rente socioculturelle »(2). Dès 1955, elle monte une tour d’escalade à la Fête de l’Huma.

Dans les années 80, aux États-Unis comme en France, l’escalade devient même une contre-culture. C’est d’autant plus facile que c’est un sport très accessible financièrement. Pas besoin de grand-chose en effet : une paire de chaussons, une corde et c’est parti. Quand on parle avec les vieux⋅vieilles briscard⋅e⋅s d’Arkose, il⋅elle⋅s nous racontent comment il⋅elle⋅s allaient grimper dans le sud sans payer les péages : « sur l’autoroute, dans des voitures pourries, on remontait à contresens les files d’insertion pour aller tirer un ticket juste avant la sortie… » 20 francs et pas 100, pratique !

Il⋅elle⋅s nous racontent aussi comment sont nés les premiers murs artificiels privés : pour s’entraîner et pour les jours de mauvais temps, quelques morceaux de plastique bricolés dans un garage pour faire des prises. « Je récupérais les chutes d’une usine à côté. » Et hop !

Alors évidemment, toutes ces valeurs contestataires sont moins « lutte des classes » que celles du PC. Et c’est logiquement à partir d’elles que le business va reprendre le contrôle. C’est en fait le même mouvement que pour le rock ou le street art : la contre-culture dans la société du spectacle c’est un peu comme un crocodile chez un maroquinier. C’est rigolo un temps mais ça fait pas long feu et comme dirait Guy Debord, le vrai n’est qu’un moment du faux.

Les valeurs portées par la grimpe se sont en fait transformées en argument marketing. C’est un grand classique depuis les années 80. Le néo-management cool a par exemple repris à son compte (en les détournant beaucoup) les mots d’ordre de 68 : autonomie, liberté, progressisme. Ça a été très bien étudié par Boltanski et Chiapello dans Le Nouvel esprit du capitalisme(3) (comme c’est long, vous pouvez aussi vous contenter des résumés(4)).

Arkose est un magnifique exemple de ce détournement. Parce que le vrai secret du « secret spot* », c’est plutôt la stratégie de développement de l’entreprise.

D’abord, le parcours des quatre fondateurs du groupe est très éclairant. Un ex-ingénieur d’affaires dans un groupe informatique. Un cousin à lui, polytechnicien. Un troisième larron, Grégoire de Belmont (oui, encore un Grégoire de) a lui aussi fait Polytechnique et a travaillé pour Renault. Avec tout ce beau monde, il ne s’agit plus de monter à l’arrache une salle associative, il s’agit de faire du profit. Et ça marche, Arkose c’est maintenant 16 millions d’euros de chiffre d’affaire et plus d’une dizaine de salles.(5)

« As usual », faire du chiffre d’affaires, ça a un coût social. On l’a vu pour la sous-traitance. Côté hygiène et santé, la magnésie utilisée par les grimpeur⋅euse⋅s pose pas mal de problèmes. Ceux⋅celles qui travaillent dans la salle sont toujours au contact de cette poussière dont on ne connaît pas très bien les effets sur les poumons. Certaines salles ont fait le choix de l’interdire mais beaucoup de client⋅e⋅s sont parti⋅e⋅s parce que c’est vrai que ça aide et que c’est plus agréable. Chez Arkose on tente des trucs mais surtout pour les client⋅e⋅s en fait.

Comme toutes les salles Arkose, celle de Massy est ouverte tout le temps : le dimanche évidemment, jusqu’à minuit évidemment, et puis les jours fériés évidemment. Par conséquent, être gérant⋅e d’une salle, c’est en fait renoncer à sa vie. Il faut pouvoir être disponible tout le temps, mais il faut aussi savoir faire le service pendant l’heure des repas, gérer une équipe, remplacer ceux⋅celles qui sont absent⋅e⋅s, faire des réunions. Et puis après, comme on n’est pas fatigué, il y a la compta et les papiers… Mais c’est pas grave, parce que l’escalade c’est une passion, hein ! Tout ça pour un salaire pas très fou : Arkose n’a aucun établissement franchisé, seulement des salarié⋅e⋅s.

Bref, depuis 2016, c’est le troisième gérant à Massy ! Un⋅e des ancien⋅ne⋅s explique : « depuis que j’ai arrêté, j’ai des week-end, ça fait bizarre ! » En fait, quand on discute, on retrouve vraiment les souffrances au travail propres aux cadres : injonctions contradictoires (faire mieux avec moins), fatigue, empiétement du travail sur la vie personnelle, stress etc.

Voilà, chacun pourra juger. C’est vrai que des salles de sport écolos c’est mieux que des salles de sport pas écolos. C’est vrai aussi que pour nous les grimpeur⋅euse⋅s, c’est mieux d’avoir des ouvertures sympas. Parce que l’escalade, ça reste un chouette sport qui nous fait découvrir les capacités de notre corps. En ce sens, c’est une pratique qui émancipe. Mais en même temps, la dimension politique et contestataire de cette émancipation semble disparaître chaque jour un peu plus. Ce que nous ne voulons pas.

S.M.

(1) Site internet d’Arkose Massy : https://massy.arkose.com/

(2)https://www.monde-diplomatique.fr/2014/08/WALCH/50699

(3) Boltanski, Le nouvel esprit du capitalisme, 1999.

(4)https://www.youtube.com/watch?v=k0Rjcf_rquk

(5)https://www.lepoint.fr/societe/escalade-arkose-une-ascension-eclair-29-04-2019-2309925_23.php

*Secret spot : nom masculin, anglicisme. 1- endroit secret ; 2- projecteur secret ; 3- bouton secret

*Confcall : nom féminin, abréviation de l’anglais conference call. Partouze téléphonique.

*Tutti quanti : locution, forme chic de et caetera.

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